Si Si j'ai foutu, as I said before the holiday.
Voilà un ptit topo sur
No Direction Home, pour compléter les commentaires enthousiastes d'Alix:
Ce film est un sacré morceau de 4h quand même, mais que vous soyez néophyte ou professionnel du sieur Dylan, vous y trouverez votre bonheur, et puis, special dedicace au programme d'histoire, Scorsese a l’intelligence de mettre en parallèle la fulgurante ascension de Dylan avec le background historique (restes du mac-carthisme, discrimination des Noirs, guerre du Vietnam, désir de révolte contre les injustices et le puritanisme au sein de la jeunesse, bouleversement artistique).
En gros, la première partie s'attarde sur les années d'apprentissage du young Dylan et ses premières influences musicales (Woody Guthrie en tête, Pete Seegers, Dave von Ronk...), qui sont restées toutes sa vie prépondérantes; c’était peut-être comme le dit Suze Rotolo (petite amie de l'époque, qui apparaît sur la pochette de l'album "
The Freewheelin'" au bras d'un Dylan qui pourrait sortir d'un vieux film de Cassavetes) une « manière de savoir qui il était vraiment »: Dylan s’est d'abord inventé à partir des autres. On le retrouve après confronté au foisonnement intellectuel, musical et politique du Greenwich Village avant que Bob devienne LE porte-parole de toute une génération au travers de chansons genre "
Blowin’in the wind".
Dans la 2nde partie, on peut observer la façon dont il s'est efforcé d'échapper à son étiquette de "protest-singer", qui lui colle à la peau, cette évolution ayant des incidences notables, telle que l'électrification de sa musique. On approche également la lassitude d'un artiste face à la pression médiatique et à l'incompréhension d'une partie de son public. Du coup, le célèbre accident de moto subit par Bob Dylan est présenté comme une délivrance.
Côté archives, les films d'époque sont franchement grandioses, for instance les longs extraits du festival de Newport avec Joan Baez, ainsi que les splendides images de la tournée de 1966, où d'ailleurs on perçoit nettement la réaction hostile d'une partie du public "folk" quand Dylan électrise son répertoire ("he's pathetic"...).
Devenu star mondiale à 20 ans, en pleine explosion de la contre-culture américaine, le petit Bob n’a cessé d’être rattrapé par son succès. Sa sur-médiatisation, ses textes collant à la peau des grands mouvements pour les droits civiques n’ont cessé de toucher intimement une jeunesse qui soudain prenait conscience d’un mouvement collectif international. En gros, ds les 60's, chacun connaissait Dylan, s’en construisait une image, se l’appropriait. Comme dit un de ses contemporains-que-je-sais-plus-duquel-il-s'agit, « tout le monde voulait coucher avec lui & se doper avec lui ».
Et pourtant, tel que l’écrit Dylan dans ses Chroniques, il désirait uniquement jouer sa musique et rester tranquillement avec sa famille. Sur ce point le film joue l’ambiguïté, ou plutôt la suggère, en montrant Dylan participant à des concerts pour les droits civiques, ou encore jouant avec les médias lors d’une conférence de presse en assurant ne chanter que des protest songs. Malentendu, Dylan n’a jamais été politisé, ces chansons coïncidaient seulement avec leur époque, elles étaient synchrones. En s’inspirant du folklore américain, en puisant dans les racines contemporaines ou passées de la country, Dylan n’a fait que réactualiser une vision du monde que cette modernité de l’après guerre, avec son hyper capitalisation et sa course effrénée vers l’ère atomique, ne pouvait cacher. Il a poursuivi une tradition, que d’autres tel que Johnny Cash (plus religieux), et sur des accords un peu différents, continuaient de mener en parallèle.
Rien d’étonnant aussi à trouver Scorsese accolé au nom de Dylan: on imagine facilement sa fascination pour un personnage aussi bigger than life. Un personnage comme seule l’Amérique (ou en tout cas la vision scorcesienne de l'Amérique) peut en produire et dont la carrière, avec heure de gloire, hyper médiatisation, puis court déclin, malentendu, affres de la popularité, paranoïa du succès, crée un mouvement ascendant et descendant parfaitement conforme aux structures de récit telles que Scorsese les affectionne:
Casino,
The Goodfellas, et bien sûr plus proche, et encore plus évident pour la dimension biographique,
Aviator.
Avec Bob Dylan, Scorsese trouve donc un véritable personnage de cinéma. Don Allan Pennebaker, grand réalisateur de documentaire américain, et notamment de
Don’t Look Back, justement sur Dylan, interviewé dans le film, ne s’y trompe d’ailleurs pas. Il le définit littéralement comme un acteur (pour les anglicistes, traduction instantanée: « he was like an actor »). C’est exactement ce qui peut définir Dylan - et par extension les plus grandes stars du rock -, il n’existait que comme une image, un corps protéïforme qui devenait pour chacun tour à tour un ami ou un porte-parole, et, tout comme un acteur, un vide destiné à prendre de multiples apparences sans se révéler pour autant, et sans accepter les étiquettes qu'on lui colle (c’est d'ailleurs à partir du moment où on a pensé pouvoir le ranger sans hésitations dans la case "folk protest singer" qu’il bifurque et crée son groupe de rock électrique qui fera hurler de rage les puristes du folk).
Quelque part, "
No direction home" ne peut être alors qu’une déception, mais, entendons-nous bien, non par sa médiocrité -loin s'en faut! - mais parce que l’homme reste insaisissable. Dylan l’a dit clairement dès les premières minutes du film où il parle de sa jeunesse, comme un liminaire à son existence même, « music makes me feel like I was somebody else ». Du coup, le film, construit comme une enquête qui part de l’enfance de Dylan dans le Minnesota jusqu’au années 1970, convoquant de multiples pièces à convictions: entretiens avec proches, collaborateurs, musiciens, genre Joan Baez, Allen Ginsberg (poète américain), Dave Von Ronk (folk'n'blues man ami de Dylan, qui lui a quand-même piqué les arrangements de "
The house of the rising sun", le vilain), Pete Seegers (pionnier du folk avec Guthrie, et auteur de "
If I had a hammer" -vous savez, le "
Si j'avais un marteau" de notre Cloclo national-, et de "
Turn, turn, turn" popularisée par Peter, Paul and Mary, merveilleuse chanson de bourre (you know, "everything turns...")), et bien entendu avec Dylan lui-même, tente d’offrir un kaléidoscope plausible d’une vérité sur l’icône. Mais, malgré tout, malgré les confessions, même de Dylan en personne, cette icône nous échappe. Cette diversité de fragments hétérogènes, de réalités multiples tenues par les seuls fils conducteurs d’une chronologie biographique et historique (remise en parallèle constante avec les événements sociaux, mondiaux), est en soi un aveu d’impuissance. Scorcese choisit donc par là de rendre le côté insondable du personnage, et ainsi, au lieu de tenter d'expliquer le mythe, il ne fait qu’amplifier le mythe en continuant à le créer.
D'où une attente impatiente de la concrétisation du projet de Todd Haynes, autre réalisateur américain de génie (que celui qui n'a pas vu "
Loin du Paradis" lève un doigt coupable et plein de honte), qui, ayant déjà pris le parti de filmer du point de vue du fan (invention géniale) le glam’ rock dans "
Velvet Goldmine" (avec Jonathan Rhys Meyer tout jeune en sorte de minet davidbowiesque, Christian Bale dans le rôle du fan et Ewan McGregor, alias Curt Wild dans le film, double fictif de Curt Cobain), pourrait être le mieux placé pour retranscrire l’image de Dylan. Cette fiction dont on entend parler depuis des années, "
I’m not There : Suppositions on a Film Concerning Bob Dylan", et où sept personnages différents incarneraient chacun un fragment de la vie du musicien, promettrait d’être beaucoup plus proche de la réalité dylanienne, mais d'une façon totalement différente de celle de Scorcese, complémentaire.